[Référence: Dictionary of the History of Ideas]
La matière n'est connue qu'à travers les sens, elle est fondamentalement ce qui nous résiste.
Mélange de connaissances empiriques (métallurgie, agriculture…) et de références magiques ou symboliques (les 4 ou les 7 éléments, les connexions entre microcosme et macrocosme…).
Classifications plus ou moins arbitraires des minéraux, de splantes, des animaux, des maladies, plus souvent sous l'angle de leur utilisation ou de leurs dangers que de leur nature intrinsèque.
Dans le judaïsme, la séparation entre le monde divin (éternel et unifié) et le monde matériel (périssable et diversifié) est très marquée.
Chez les présocratiques, efforts pour distinguer précisément la matière, la forme, le changement, le vide, l'esprit (ou l'âme). Recherche de principes (archai), d'axiomes, de composantes. Passage de mythos à sophia. D'où viennent les choses, où vont-elles, de quoi sont-elles formées? Opposition entre le changement, montré par les sens, et la permanence, montrée par la raison. Héraclite ou Parménide?
Pour les atomistes, Leucippe puis Démocrité et, plus tard, Lucrèce, la réalité profonde du monde n'est pas ce qui apparaît à nos sens. Elle se trouve dans la permanence des atomes éternels et indestructibles et dans le changement dû aux associations mouvantes de ces atomes.
Affirmer la permanence des atomes évite de faire naître l'être du non-être, résolvant le dilemme de Parménide. Le non-être est présent sous la forme du vide où se meuvent les atomes. Le vide, de non-être, devient l'espace. Le temps n'a pas le même statut ontologique que l'espace, il n'est qu'apparence due aux réarrangements accidentels des atomes éternels.
Pour Platon, la réalité est aussi dans la permanence, celle des Idées, et le changement du monde matériel n'est qu'une apparence, fugace. Espace et matière sont une seule et même chose, le réceptacle de la matérialisation, imparfaite, de l'Idée parfaite. "Le temps est l'image mobile de l'éternité". Il est donc constitutif des objets matériels au même degré que l'espace.
Qualités et actions s'enracinent dans un substrat matériel. L'univers est structuré comme un organisme, de manière rationnelle mais avec un but moral, et la matière (inter)agit au travers du pneuma (étymologiquement "souffle").
On peut tracer un parallèle entre la notion stoïcienne de pneuma et la notion moderne de champ (incluant ondes et énergie).
Dans le discours courant sur la science, Aristote sert souvent de repoussoir, personnifiant le dogmatique anti-scientifique par excellence. On trouve fréquemment des affirmations telles que:
reprenant l'idée répandue qu'Aristote défendait la réflexion pure ("penseur en chambre") au détriment de l'observation, alors qu'il fut un des plus prodigieux observateurs de tous les temps! Certains vont jusqu'à affirmer qu'Aristote ne respectait pas les faits, voire même qu'il ne cherchait pas des lois de la nature objectives. Le vocabulaire lui-même est dépréciateur: le terme "scolastique" désigne une pensée desséchée coupée du réel (avec souvent des réflexions ironiques sur les discussions "sur le sexe des anges"), montrant ainsi l'ignorance la plus complète de la remarquable profondeur de la pensée scolastique, très rarement égalée par la suite (en logique par exemple).
Cela résulte en fait d'une grave erreur de perspective historique:
Aristote a trop été associé à Ptolémée et à Thomas d'Aquin pour ne pas être par ricochet une victime du rejet de ces penseurs. De plus, même quand Galilée (par exemple) s'inscrivait dans la continuité d'Aristote, il préférait mettre l'accent sur les différences plutôt que sur les ressemblances pour montrer son côté novateur.
Aristote est un pragmatique qui commence par étudier tel objet en tel lieu à tel instant, avant de généraliser les concepts familiers ☛ lois générales, Premier Moteurs, etc. Il a abordé différentes sciences avec différents objectifs, de la biologie à la logique formelle, de la physique à la politique et l'éthique.
Aristote cherche en effet les lois de ce qui arrive presque toujours et, privilégiant l'observation, il minimise le rôle des mathématiques ☛invention de la physique, de la météorologie, de la biologie, de la zoologie et de la botanique… Pour lui, les particuliers précèdent les universaux. mais, par la suite, ses continuateurs oublièrent souvent l'importance de l'observation au profit de la logique pure (contamination platonicienne?).
Une des raisons de l'image faussée d'Aristote remonte sans doute au fait que pendant longtemps seuls les livres de logique d'Aristote (les Catégories en particulier) étaient connus dans leur intégralité dans l'Occident chrétien, le reste n'était connu que par des citations disparates, de plus souvent mêlées à des idées néoplatoniciennes. Le prestige même d'Aristote (LE Philosophe) rendit ses disciples plus rigides que lui, mais pas autant qu'on l'a prétendu deouis Galilée: les théories de l'impetus, de jean Philoponus à Jean Buridan en sont un bon exemple.
Les Grecs
En 529, Justinien chasse d'Athènes et d'Alexandrie les philosophes "païens", qui se réfugient en territoire parthe, à Ctésiphon. À Byzance, on n'étudiera (sauf exceptions) que le droit et la théologie, mais pas les méthématiques ni les sciences
Les Arabes (du point de vue linguistique!). Traductions du grec vers le syriaque, du syraique vers l'arabe: Hunayn ibn Ishaq (809-873) traducteur à la Maison de la Sagesse à Bagdad
Traductions du grec au latin
Traductions de l'arabe au latin
utilisées par
La matière est le substrat qui possède la potentialité de revêtir différentes formes (hylomorphisme): la matière est la permanence, la forme est le changement.
L'espace est l'ensemble des lieux occupés par la matière, un réseau de relations contenant/contenu parmi les substances matérielles.
Le temps est similairement un réseau de relations avant/après parmi les substances matérielles. Il est indissociable du changement
Dans de nombreuses civilisations, on compte "un", "deux", "beaucoup". Le nombre est très souvent le nombre "de quelque chose" ☛ pas de nombre en soi.
Mais notion de bijection (sans le vocable!): trois chèvres, trois galets, trois personnes.
Les noms des nombres ne sont pas récurrents, évidemment, mais leur suite est rarement conçue comme indéfiniment prolongeable car il n'y a jamais un nombre infini (de chèvres, de galets, de personnes).
Les pratiques mathématiques ne sont pas perçues comme "des mathématiques", il n'y a pas unité du champ de la connaissance mais une collection de méthodes distincts les unes des autres: règles pour l'arpentage, techniques de navigation maritime, structures de parenté…
C. Herrenschmidt dit que les mathématiques naissent de l'écriture et forment une langue graphique.
Les mathématiques grecques se limitent essentiellement à la géométrie (continue) et touchent peu à l'arithmétique (discrète) en raison du système peu pratique de numération (pire que celui des Romains?). Platon leur accorde un statut exceptionnele, jugeant qu'elles seule speuvent être objet de science car le monde matériel est trop contingent et trop imprévisible. L'univers de Platon est un univers mathématique (essentiellement géométrique) et, en réaction, Aristote réduit le rôle des mathématiques dans sa description du monde, plus qualitative que quantitative. Aristote cherche en effet les lois de ce qui arrive presque toujours et, privilégiant l'observation, il minimise le rôle des mathématiques ☛invention de la physique, de la météorologie, de la biologie, de la zoologie et de la botanique…
Solides platoniciens
Avant Euclide
Euclide
Plan et volume
Coniques
La redécouverte de Platon par les héllénistes du 15° siècle (Pléthon, Ficin) ont conduit à accorder une importance nouvelle aux mathématiques
Notation très peu pratique
Mais utilisation mystique possible (comme la gematria de la Kabbale)
Chrétiens et musulmans mêlent étroitement Révélation (Bible et Coran), Création du Monde et néoplatonisme ☛ Dieu omnipotent et parfait, monde matériel imparfait mais cependant créé par Lui.
Les théologiens chrétiens évoluent du néoplatonisme, encore dominant chez Grosseteste, à l'aristotélisme après la redécouverte au XII° siècle des écrits d'Aristote autres que l'Organon. Nette évolution de Bonaventure à Thomas d'Aquin, puis à Ockham et Buridan
Les réflexions des théologiens musulmans ont oscillé des mystiques aux rationalistes (kalam) et aux continuateurs des philosophes grecs (falasifa), les premiers finissant par dominer à la suite de l'influence d'al Ghazali.
Portail royal de Chartres
Abandon progressif de l'idée que la nature est un livre écrit par Dieu qu'il faut interpréter en s'appuyant sur les textes sacrés pour y déchiffrer la leçon morale et spirituelle qui y est cachée (tout est symbole et porteur de sens). Regain d'observation de la nature (☛réalisme accru des animaux et des plantes dans l'art) et moindre importance du monde comme réservoir de symboles.
Guillaume de Conches (1080-1145): recours à la raison dans le cadre de la théologie. "Dieu peut tout faire, mais il ne fait pas tout ce qu'il peut faire"
Bernard et Thierry de Chartres
Pierre Abélard (1079-1142): nécessité du doute systématique. "Dieu a créé la nature de sorte qu'elle produise ses effets d'elle-même" ⇔ il existe des lois de la nature
Hughes de Saint-Victor (1096-1141): Didascalicon ☛ la nature peut être étudiée selon ses lois propres (secundum physicam), , et essai pour introduire les "arts mécaniques" à côté des "arts libéraux".
Adélard de Bath, traducteur de manuscrits arabes portant sur Euclide et Al Kwarizmi: la raison est le juge suprême, aucun fait de la nature n'est sans raison (cause), retourner aux maîtres grecs
Accent désormais porté sur la raison, la logique et les sciences:
Gérard de Crémone (1114-1187) traduit de l'arabe en latin Ptolémée, Aristote (les livres de physique, de cosmologie et de logique), des textes médicaux (et aussi d'alchimie et d'astrologie)
Influence considérable de Platon ☛ importance plus grande accordée au raisonnement (via rationis) qu'à l'observation (via experimenti) car les sens sont plus trompeurs que la raison. La redécouverte des auteurs grecs renforce le dédain pour les manuels face aux intellectuels, à la différence des bénédictins (et plus encore des cisterciens).
Aristote finit cependant par dominer progressivement lapensée scolastique, mais sa pensée heurte de front les dogmes chrétiens et mulsulmans:
L'issue suggérée par Averroès, la "double vérité", est aussi inacceptable pour les théologiens orthodoxes que pour les philosophes qui posent la question "Dieu est-il limité par les lois de la nature?" très voisine de celle d'Einstein "Dieu avait-il le choix?"
⇒ réaction violente des autorités religieuses: condamnation en 1277 des thèses "averroïstes" par l'évêque de paris, Etienne Tempier. Cette condamnation a conduit à deux lectures opposées:
Ockham: la nature est moins un réseau de relations que des centres localisés de matière (~atomisme)
Réexamen des minima naturalia
Pas d'Intelligences responsables du mouvement des sphères célestes
Giles de Rome: quantitas materiae
Richard Swineshead: la quantité de matière est le produit du volume (espace) par la densité (±constante)
Passage progressif au cours de la Première Renaissance (quattrocento) d'un univers hiérarchisé à un univers homogène gouverné par des lois:
Idée de plus en plus répandue d'un univers homogène obéissant à un ensemble unique de lois mécaniques ☞ mais aussi déviations vers le "tout est dans tout" et "ce qui est en bas est comme ce qui est en haut", l'hermétisme et l'astrologie qui se développent alors.
Redécouverte de Lucrèce en 1417, traduction latine du corpus platonicien par Marsile Ficin de 1463 à 1469, permettant la connaissance directe (pour ceux qui maîtrisaient bien mieux le latin que le grec, l'arabe ou l'hébreu) de toutes les idées antiques.
Schématiquement:
Primat donné aux propriétés quantitatives (extension, durée, vitesse) sur les propriétés qualitatives ("formes substantielles" et autres "espèces sensibles").
Rejet des explications téléologiques, en particulier pour le fonctionnement global du monde.
L'idée que le monde est gouverné par des lois, rationnelles et peu nombreuses, fut soutenue par l'idée qu'elles provenaient d'un être suprêmement rationnel: Cum Deus calculate fit mundus
☛ mélange de matérialisme et de platonisme ☛ Descartes, Spinoza, Leibniz
Reprend des atomistes l'idée d'espace absolu, le mathématise et l'étend au temps. Mais il ne considère pas la matière comme inerte: importance des forces (idée de filiation stoïcienne)
Evolution de l'espace comme vide vers un espace comme éther, transmettant les forces, la lumière, la chaleur